Urbain & Subversif



L’essence de l'art urbain contemporain se retrouve tant dans les œuvres des affichistes d'après-guerre comme Raymond Savignac, en France, que dans celles des dessinateurs de la contre-culture américaine tels Robert Crumb ou Vaughn Bodé, tous deux figures de proue du Comics Underground depuis les années 1960. 

La prise en compte de l'environnement urbain et social dans la création contemporaine voit aussi des expérimentations d'intégration de l'art dans la ville.


En 1967, le symposium international de sculpture de Grenoble, dans le cadre du programme de préparation des Jeux olympiques d’hiver de 68, marque le premier retour des artistes sur la scène urbaine depuis la deuxième guerre mondiale. La municipalité de la ville souhaite associer des plasticiens dès la conception de la Villeneuve.

Si Jean Dewasne (maîtres de l'abstraction constructive) est initialement contacté, la décoration sera finalement confiée à l’architecte franco-italien Henri Ciriani et au chilien Borja Huidobro, membres de l'Atelier d'urbanisme et d'architecture (AUA), fondé en 1959 par l’urbaniste Jacques Allégret et qui se caractérise par ses penchants collectivistes et sa vocation collaborative.


C'est dans le quartier des Baladins que K. Schultze avec ses géants réussira le mieux l'articulation entre la sculpture, l’architecture et l’urbanisme.




D'autres expériences sont imaginées dans des villes nouvelles, comme Évry, en 1972, ou Marne-la-Vallée.

Pendant la période « Pompidou », un malaise existentiel, social, sexuel et politique généré par cette « Nouvelle société » et la consommation effrénée, produit, dès 1968, en une sorte de réponse européenne au Pop-Art américain, le mouvement de la « figuration narrative ». Le collectif parisien des « Malassis » réalise une grande fresque sur les murs du nouveau centre commercial de Grenoble, Grand'Place. Il propose une variation en 11 panneaux, inspirés par « Le Radeau de la Méduse» de Géricault. En ce haut lieu marchand, les auteurs expliquaient :
« Ce Radeau de la Méduse, c'est le naufrage de notre société de consommation ». Une allégorie du naufrage dans les frites congelées, de l'exotisme des agences de voyage et des conserves usagées. Le summum de la perversion des fonctions digestives de l'art récupéré par une société moderne.


L'œuvre provoqua un intense débat dans la presse mais fut recouverte, en 2000, dans la plus grande indifférence.

Ernest Pignon-Ernest, considéré, par beaucoup, comme l'un des précurseurs de l'art urbain en France, réalisa une fresque à la bourse du travail. Située entre la galerie de L'Arlequin et Grand'Place, cette fresque est encore visible et a été récemment restaurée (2016).



Autonome et parallèle, l'Art urbain a pour initiateurs Zlotykamien, Daniel Buren, Ernest Pignon-Ernest en France, ou Roger Somville en Belgique. S'il commence à s'épanouir en France à partir de 68, il n'est officialisé qu'au début des années 80 sous l'influence, entre autre, d'Agnès B. et de Jack Lang, ministre de la Culture. 

En 1980, les pionniers français du graffiti sont Blek le rat, Jef Aérosol, Speedy Graphito, le groupe VLP (Vive La Peinture), le groupe Banlieue-Banlieue, Jérôme Mesnager ou Miss Tic, Jean Faucheur, les Frères Ripoulin, Nuklé-art, Kim Prisu, Kriki, Etherno, les Musulmans fumants ... 



Grenoble, parce que son maire RPR, Alain Carignon, y fit régner « une certaine idée de l’ordre et de la rigueur », de 1983 à 1995, fut, par réaction, l’une des villes françaises les plus remarquables en matière d’Art subversif. 


BERRIAT 83: Christine Breton, qui à l’époque était conservatrice du Musée de Grenoble, préparait une exposition qui ne se déroulait pas dans le musée, mais dans un des quartiers de la ville : Berriat. A l’époque, c’était tout à fait nouveau. Le catalogue était une bande photographique, qui permettait de suivre un parcours via des photos et d’avoir toujours en regard ce que l'on pouvait à cet endroit là. C’est donc un rouleau de 3 mètres de long qui a été imprimé en sérigraphie, en noir et blanc, et roulé pour retrouver l’esprit des cheminées du quartier. Ce projet a fait scandale. A l’époque, Alain Carignon qui venait d’être élu maire de la ville, considérait que c’était jeter l’argent public par la fenêtre et a fortement critiqué la conservatrice.

En ce début des années 80, Grenoble comptait quelques graffiteurs et une toute nouvelle école. Mix du graffiti et de la « figuration libre », un mouvement grenoblois était sur le point d'éclore.

L'exposition collective Berriat 83 a bien failli être annulée alors que le catalogue référençait pas mal des nombreux artistes qui, à l'époque, vivaient et travaillaient dans la ville.


Dès lors, les musées et surtout l’école des Beaux-arts furent sous très étroite surveillance car ils posaient de réels problèmes à la municipalité. Une première épine fut insérée dans le pied de Carignon par l'occupation de l'école des Beaux-arts par les élèves dès la rentrée 1983. 


Grenoble - Le Squat des Beaux-Arts from phase3 on Vimeo.
Un film de Yann Flandrin, retraçant la lutte des élèves de l'Ecole des Beaux-Arts de Grenoble face à la municipalité Carignon à la rentrée 1983.

Si l’alternative au système dominant s'exprimait, la plupart du temps, dans la rue, la nuit et sous forme de graffitis, un jeune artiste de 21 ans, phase3, eut cependant, l’outrecuidance d’organiser, fin 1984, un happening intitulé « La femme sous cellophane » avec la complicité de quelques personnes de la Bibliothèque Municipale résistantes :



Un modèle de l’école des Beaux-arts, (Cécile, alias Hiro) s’y produirait nue, enveloppée dans de la cellophane. En vitrine et en plein centre-ville, elle se débâterait dans l’éclairage toxique et désinformant de quelques télévisions, tel un pantin, aux prises avec son environnement.


Si les luttes ont leurs héros, elles ont aussi leurs martyrs :

La performance fut largement censurée et tronquée. Cécile se vit imposer le port d’une combinaison moulante couleur verte. Les télévisions, diffusant des images vidéos assez embarrassantes pour la mairie et la gouvernance Carignon, furent, purement et simplement, retirées de la vitrine au dernier moment par les services de polices municipaux et préfectoraux. Quant au jeune artiste, phase3, c’est bien plus tard, depuis le fin fond d’un hôpital psychiatrique qu’il prit connaissance de compte rendu de l'évènement qu’en avait très vaguement fait le journal local.


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